Après dix ans d’études et un projet passé de 300 à près de 800 millions d’euros, la rénovation de la tour Montparnasse vient d’être rejetée par ses copropriétaires. À quelques semaines de l’expiration du permis, son avenir reste ouvert.
Le chantier devait commencer. La tour était vide depuis le 31 mars, et les premiers échafaudages en ceinturaient le pied. Les entreprises se préparaient à intervenir et, après dix années d’études, de négociations et de modifications, la transformation de la Tour Montparnasse semblait enfin à portée de main.

Il n’en sera rien, du moins pas dans la forme imaginée depuis 2017. Ce 23 septembre, les copropriétaires ont rejeté à plus de 76 % la résolution qui devait permettre de lancer la première phase des travaux. Avec ce vote, c’est le projet de restructuration évalué à quelque 800 millions d’euros – soit plus de 6 500 €/m² – qui s’effondre.
Le vote peut surprendre : il ne portait pas directement sur l’ensemble de la métamorphose architecturale, mais sur le lancement du curage, du désamiantage et de la dépose d’une partie des façades. Cette première intervention devait notamment permettre de mettre en œuvre le permis de construire obtenu pour la transformation de la tour. Or ce permis arrive à échéance le 26 novembre 2026. Le refus des copropriétaires place donc l’opération dans une situation particulièrement délicate : la tour est vide, le projet est abandonné et l’autorisation d’urbanisme qui permettait de le réaliser va arriver à son terme.
Ce nouvel épisode clôt, au moins provisoirement, une histoire commencée il y a près de dix ans. En 2017, le groupement Nouvelle AOM, réunissant Franklin Azzi Architecture, ChartierDalix et Hardel Le Bihan Architectes, avait remporté le concours international lancé pour transformer la tour. L’ambition dépassait largement une simple rénovation de bureaux. Les 120 000 m² du bâtiment devaient être profondément requalifiés, tout en conservant sa structure et sa silhouette générale. Le projet prévoyait une nouvelle façade, des usages diversifiés, un hôtel, des restaurants, des commerces, des espaces de services, un jardin et, au sommet, une serre agricole panoramique.
Une image de synthèse du projet initial de rénovation de la tour Montparnasse. Image Nouvelle AOM.
Transformer un ouvrage de 120 000 m²
La nouvelle façade devait être l’un des signes les plus visibles de cette métamorphose. À la place de l’enveloppe sombre qui donne aujourd’hui à la tour son aspect de monolithe brun, les architectes proposaient une « robe couleur du Temps », jouant sur la transparence, l’opacité, les reflets et différentes profondeurs de façade. Les treize premiers niveaux devaient être accompagnés de grandes casquettes végétalisées, afin d’établir une relation plus progressive avec le tissu urbain parisien. La silhouette historique devait cependant rester reconnaissable.
L’opération était également présentée comme une démonstration de la rénovation énergétique d’une tour des années 1970. Nouvelle AOM voulait faire de la Tour Montparnasse une construction désamiantée, réhabilitée et très faiblement consommatrice d’énergie. Le concept de « façade éolienne » devait notamment tirer parti des différences de pression liées à la hauteur pour favoriser une ventilation naturelle. Le projet entendait ainsi utiliser la géométrie même de la tour existante plutôt que de considérer celle-ci comme un obstacle à surmonter.
Plombé par l’amiante
Cette ambition énergétique répondait à un problème bien réel. Une expertise environnementale réalisée pour le projet avait relevé les faiblesses de l’immeuble : façades déperditives, systèmes de régulation vieillissants, absence de récupération de chaleur et, plus généralement, performances qui ne correspondent plus aux standards actuels. La Mission régionale d’autorité environnementale soulignait déjà en 2019 que l’amélioration des performances énergétiques constituait un enjeu majeur.
La question de l’amiante complique encore considérablement l’opération. Environ 90 % du volume de la tour avait été désamianté depuis la fin des années 1990. Mais l’achèvement de ce travail nécessite précisément les interventions lourdes prévues par le projet : dépose des façades et de certains éléments du bâtiment. Les diagnostics réalisés avant les travaux ont en outre révélé de nouvelles traces d’amiante dans des endroits qui n’avaient pas été identifiés auparavant, contribuant à l’augmentation du coût du chantier.
Le problème n’est donc pas celui d’une tour simplement vieillissante que l’on pourrait repeindre et remettre aux normes. La Tour Montparnasse est un immense système technique de 210 mètres de hauteur, 59 niveaux, six sous-sols, 25 ascenseurs et environ 40 000 m² de façades. Elle doit continuer à fonctionner comme un immeuble de grande hauteur tout en étant vidée, désamiantée, curée, débarrassée de sa façade et équipée de systèmes contemporains.
Un doublement du coût
C’est là que la facture a commencé à devenir difficilement acceptable pour une partie des copropriétaires. Le projet annoncé autour de 300 à 400 millions d’euros au début de l’opération a progressivement changé d’échelle. Selon les informations publiées cet été, le coût avait atteint environ 800 millions d’euros. Le principal copropriétaire, le fonds LFPI, qui détient 28,6 % de la tour, avait fait savoir en juillet qu’il ne soutenait plus cette enveloppe et souhaitait revenir à une opération d’environ 400 millions d’euros. D’autres copropriétaires institutionnels, dont la MGEN, Axa et Icade, ont finalement également voté contre le lancement de la première phase.
Il serait pourtant trop simple d’expliquer le doublement du coût par une seule cause. Le désamiantage a joué un rôle, mais l’opération est devenue une restructuration beaucoup plus vaste qu’un remplacement de façade et de systèmes techniques. Elle associe transformation des bureaux, nouveaux usages, hôtel, commerces, espaces publics, sommet réaménagé et dispositifs architecturaux complexes. À cela s’ajoutent les contraintes particulières d’un chantier de très grande hauteur, les études, les mesures de sécurité et les incertitudes inhérentes à une intervention sur un bâtiment construit au début des années 1970.
La copropriété constitue un autre élément essentiel de l’affaire. La tour n’appartient pas à un propriétaire unique capable de décider seul de son avenir. Une trentaine de copropriétaires doivent s’entendre sur les travaux, les échanges de surfaces, les usages, les recettes et la répartition des dépenses. Les désaccords sur les étages 42 à 45, destinés notamment à accueillir l’hôtel, ont fait partie des difficultés récentes. Les discussions autour de l’observatoire et de la répartition de ses recettes ont également compliqué le montage.
Les histoires de copropriétés, aussi, finissent mal, en général
À cette complexité s’ajoutent les changements intervenus dans la gouvernance et les relations entre certains copropriétaires. Les conflits internes ont fini par prendre une importance telle qu’ils ont contribué à faire dérailler un projet pourtant longuement préparé. Le 23 septembre, le rejet à plus de 76 % de la première tranche a montré que le désaccord ne portait plus sur un détail du chantier mais sur son économie générale.
Que reste-t-il alors ? D’abord la nécessité de traiter le bâtiment. La Tour Montparnasse ne peut pas rester durablement dans son état actuel. Elle est vide depuis la fin mars 2026 et des incidents récents ont rappelé le vieillissement de sa façade : des morceaux de vitrage se sont encore décrochés durant l’été.
Ensuite, la nécessité de désamianter et de curer la tour demeure, quel que soit le futur projet architectural. C’est pourquoi l’hypothèse d’une nouvelle assemblée générale destinée à voter séparément le curage et le désamiantage est évoquée. Cette distinction pourrait permettre de traiter les urgences techniques sans valider pour autant la totalité du programme abandonné.
Enfin, il faudra élaborer un nouveau projet. C’est probablement le point le plus important de l’affaire. L’abandon du programme à 800 millions ne signifie pas nécessairement l’abandon de la rénovation de la tour. Plusieurs copropriétaires souhaitent désormais une opération plus limitée, proche de l’enveloppe de 400 millions d’euros. Il pourrait s’agir de conserver les éléments indispensables du projet – désamiantage, nouvelle façade, rénovation des équipements, sécurité, amélioration énergétique et adaptation des bureaux – en renonçant à certaines extensions ou à certains nouveaux programmes.
Comment réhabiliter les vieilles tours ?
Mais cette solution présente elle-même un problème : un nouveau projet nécessitera vraisemblablement un nouveau permis de construire. Il faudra donc reprendre des études, redéfinir le programme et composer avec les règles d’urbanisme désormais en vigueur. Selon les informations publiées par Le Monde, un nouveau projet pourrait demander une à deux années avant l’obtention d’un nouveau permis, avec le risque de nouvelles contraintes et de nouveaux recours.
Le calendrier est d’autant plus sensible que la rénovation de la Tour Montparnasse n’est pas une opération isolée. Elle constitue l’un des éléments du vaste réaménagement de Maine-Montparnasse. La Ville de Paris prévoit parallèlement la restructuration du centre commercial et de la tour CIT, selon un projet confié à Renzo Piano Building Workshop, avec de nouveaux espaces publics, des commerces, des logements étudiants, des équipements culturels et sportifs et une végétalisation accrue. Les permis déposés pour cet ensemble ont été conçus en relation avec la transformation de la tour. Si celle-ci change profondément de programme, une partie des études devra être revue.
Le problème dépasse donc largement la seule esthétique de la tour. Il pose une question qui concerne de nombreux immeubles de grande hauteur construits dans les années 1960 et 1970 : que faire de ces bâtiments lorsqu’ils arrivent à la fin de leur premier cycle de vie ?
La démolition est une solution radicale. Elle permettrait de reconstruire une structure répondant dès l’origine aux normes actuelles, avec des plateaux plus flexibles, des équipements intégrés, une enveloppe performante et une organisation adaptée aux usages contemporains. Mais elle signifie aussi détruire une quantité considérable de matériaux encore utilisables et reconstruire une structure de grande hauteur dans un contexte urbain extrêmement contraint.
La réhabilitation présente l’avantage inverse : elle conserve le gros œuvre et une partie considérable de la matière déjà mobilisée. Mais elle oblige les architectes et les ingénieurs à travailler autour d’une structure conçue pour un autre monde technique, avec des noyaux, des planchers, des gaines et des circulations qu’il n’est pas possible de déplacer librement.
Une première prometteuse mise à mal
Le débat environnemental est particulièrement intéressant. Le Conseil international des immeubles de grande hauteur et de l’habitat urbain (CTBUH) place désormais explicitement la question « construire neuf ou réhabiliter ? » au cœur des réflexions sur l’avenir des gratte-ciel. Ses travaux soulignent la nécessité de mettre en balance carbone incorporé, consommation énergétique, coût, faisabilité technique et capacité d’adaptation du bâtiment.
Pour une tour comme Montparnasse, la conservation de la structure constitue probablement l’un des principaux intérêts environnementaux de la réhabilitation. Une démolition-reconstruction obligerait à produire à nouveau des quantités considérables de béton et d’acier, puis à reconstruire les fondations, les planchers, les noyaux et les éléments porteurs. À l’inverse, conserver le squelette ne dispense nullement de renouveler la façade, les équipements et une grande partie des aménagements, mais évite de repartir de zéro.
Il faut cependant se méfier des calculs trop simples. Conserver un bâtiment n’est pas automatiquement synonyme de faible impact environnemental. Une tour ancienne qui reste très énergivore pendant plusieurs décennies peut accumuler des consommations importantes. Le bilan doit donc intégrer à la fois le carbone « déjà dépensé » dans la structure et les consommations futures. C’est précisément la raison pour laquelle une rénovation superficielle pourrait être une fausse économie : conserver le béton tout en conservant une enveloppe médiocre ne résoudrait qu’une partie du problème.
Le véritable enjeu du prochain projet sera donc de trouver le bon niveau de rénovation. Il serait possible de réduire fortement le programme sans réduire proportionnellement l’ambition technique. Une façade performante, une bonne protection solaire, une ventilation efficace, des équipements de chauffage et de refroidissement modernes, une distribution électrique rénovée, des ascenseurs adaptés, une sécurité incendie remise à niveau et des espaces de bureaux suffisamment flexibles constituent le cœur de la transformation. La serre agricole, l’hôtel ou certaines extensions architecturales relèvent d’une autre logique : celle de l’attractivité et de la valorisation immobilière.
Cette distinction sera déterminante. Une rénovation à 400 millions d’euros ne serait pas nécessairement une mauvaise rénovation. Mais elle ne sera pertinente que si les économies sont réalisées sur le programme et non sur les éléments qui conditionnent la durée de vie et les performances futures du bâtiment.
La Tour Montparnasse est ainsi confrontée à une équation paradoxale. Elle est trop ancienne pour rester dans son état actuel, mais trop complexe pour être facilement transformée. Elle est suffisamment solide pour que sa démolition paraisse difficile à justifier sur le seul plan environnemental, mais suffisamment obsolète pour qu’une simple remise aux normes ne suffise probablement pas à lui assurer plusieurs décennies d’avenir. Et elle appartient à suffisamment de propriétaires pour qu’aucune solution ne puisse être imposée facilement.
Faire et refaire, c’est toujours rénover…
Le vote du 23 septembre ne règle donc rien. Il a seulement mis fin à une solution. La prochaine étape sera autrement plus difficile : concevoir une nouvelle Tour Montparnasse qui soit techniquement durable, énergétiquement performante, économiquement supportable et compatible avec les nouvelles règles urbaines, tout en conservant ce qui peut encore l’être de l’ouvrage construit il y a plus d’un demi-siècle.
Après dix ans de projet, le gratte-ciel parisien se retrouve finalement devant la question qui aurait peut-être dû être posée dès le départ : combien faut-il réellement investir pour donner une seconde vie à une tour de 1973, et quelles transformations sont indispensables pour qu’elle reste utile en 2050 ? Le prochain projet devra répondre à cette question sans se contenter de changer l’apparence du bâtiment. Car le véritable chantier de Montparnasse n’est pas celui de la façade. C’est celui de l’obsolescence.
Rénover un gratte-ciel : pourquoi est-ce si difficile ?
Rénover un immeuble de grande hauteur n’est pas une version homothétique de la rénovation d’un immeuble ordinaire. À mesure que la hauteur augmente, les contraintes se multiplient.
La première difficulté est la structure. Dans une construction neuve, les architectes organisent simultanément les planchers, les poteaux, les gaines, les ascenseurs, la ventilation et les réseaux. Dans une tour existante, ces éléments sont déjà en place. Les nouveaux équipements doivent donc se glisser dans une géométrie qu’il est impossible de modifier librement.
La deuxième difficulté est l’enveloppe. Les façades vitrées des tours des années 1960 et 1970 sont souvent très éloignées des performances recherchées aujourd’hui. Leur remplacement est une opération gigantesque : il faut déposer des milliers de panneaux, travailler à plus de cent mètres du sol, assurer la sécurité du chantier et installer une nouvelle enveloppe sans compromettre la stabilité ou l’étanchéité du bâtiment. Le CTBUH identifie précisément la transformation des façades comme l’un des principaux enjeux de la rénovation des tours existantes.
La troisième difficulté est celle des équipements. Chauffage, climatisation, ventilation, électricité, désenfumage, sécurité incendie, plomberie, informatique et ascenseurs occupent des volumes considérables. Les remplacer sans reconstruire entièrement les noyaux techniques demande une ingénierie particulièrement fine.
Vient ensuite la question sanitaire. Dans les immeubles construits avant l’interdiction de l’amiante, les diagnostics ne permettent pas toujours de connaître immédiatement l’ensemble des matériaux contaminés. À Montparnasse, le fait que 90 % du volume ait déjà été désamianté ne signifie pas que les derniers 10 % soient simples à traiter. Les matériaux restant en place sont précisément ceux qui deviennent accessibles lorsque l’on entreprend une rénovation lourde.
Enfin, une tour doit continuer à avoir une raison économique d’exister. Des plateaux de bureaux trop profonds, une mauvaise efficacité énergétique, des charges élevées ou une façade difficile à maintenir peuvent rendre un immeuble progressivement moins attractif. La rénovation doit donc améliorer simultanément le bâtiment physique et son modèle d’exploitation.
C’est pourquoi le débat « démolir ou rénover ? » est aujourd’hui beaucoup plus complexe qu’une simple comparaison de coûts de construction. Il faut comparer le carbone déjà investi dans le bâtiment, les émissions de la rénovation, les consommations futures, la durée de vie supplémentaire obtenue, les revenus locatifs, la valeur foncière et les usages que l’immeuble pourra accueillir dans trente ou cinquante ans.
La Tour Montparnasse constitue, à cet égard, un cas d’école. Elle concentre presque toutes les difficultés de la rénovation des gratte-ciel de première génération : structure à conserver, façade à remplacer, équipements obsolètes, amiante résiduel, très grande hauteur, copropriété complexe, coûts élevés et nécessité de retrouver un modèle immobilier viable. Le problème parisien est donc aussi celui qui attend de nombreuses grandes tours européennes construites au siècle dernier. Le temps où l’on pouvait simplement remplacer quelques équipements et repeindre les façades est révolu. La prochaine génération de rénovation devra traiter ces immeubles comme des systèmes complets, à la fois architecturaux, techniques, énergétiques, économiques et urbains.
Une tour très énergivore, mais pas seulement en raison de la thermique
La tour Montparnasse cumulait forte consommation énergétique et poids carbone élevé. Le projet voulait réduire les deux, sans reconstruire sa structure.
Le diagnostic énergétique de la tour Montparnasse est sans ambiguïté : son enveloppe et ses équipements, conçus au début des années 1970, sont très éloignés des standards actuels. L’étude d’impact retenait pour la tour une consommation de 690 kWh d’énergie primaire par m² et par an. À titre de comparaison, elle donnait 200 kWh/m²/an pour un immeuble haussmannien et 150 kWh/m²/an pour la tour First après rénovation. Pour les deux tours de l’Ensemble immobilier Tour Maine-Montparnasse, la consommation annuelle était estimée à environ 25 000 MWh.
Un point mérite d’être précisé, car il est régulièrement perdu dans les reprises de ces chiffres : 690 kWhEP/m²/an n’est pas une consommation de chauffage. Il s’agit d’un indicateur énergétique global du bâtiment. Il agrège les différents usages de l’énergie : chauffage, refroidissement, ventilation, éclairage, auxiliaires, ascenseurs, équipements et autres consommations liées à l’exploitation.
Cette distinction est essentielle pour une tour de bureaux. Une partie importante de l’électricité consommée ne sert pas directement à maintenir une température intérieure. Elle alimente notamment les installations techniques, l’éclairage et les équipements nécessaires au fonctionnement d’un immeuble de grande hauteur. La MRAe avait précisément relevé que l’étude d’impact aurait gagné à présenter un bilan chiffré « par type d’usage » permettant de rapprocher la situation existante des performances annoncées après rénovation.
Une enveloppe qui pèse lourd dans le bilan thermique
Le problème thermique vient d’abord de l’enveloppe. La MRAe relevait des façades déperditives, des systèmes de régulation devenus obsolètes et l’absence de récupération de chaleur. Une simple modernisation des équipements ne pouvait donc pas suffire : l’étude d’impact concluait à la nécessité de travailler simultanément sur les façades, la régulation et les installations techniques.
Le projet de Nouvelle AOM et de ses bureaux d’études proposait une transformation beaucoup plus profonde. La façade devait être entièrement repensée afin de réduire les besoins de chauffage et de refroidissement, tout en améliorant les apports de lumière naturelle. Le projet environnemental imaginait également une façade capable de favoriser la ventilation naturelle. Elioth, chargé de la conception environnementale, parlait d’une tour « super-passive », visant à réduire fortement le recours aux systèmes actifs.
L’objectif affiché par les concepteurs allait très loin : diviser par dix la consommation énergétique de la tour. Une autre formulation, issue de l’étude d’impact, évoquait une performance comparable à celle d’un « immeuble neuf très performant », avec une division par trois des consommations actuelles. Ces deux chiffres ne doivent pas être confondus : ils correspondent à des niveaux et à des méthodes de présentation différents dans les documents du projet.
De 700 à 50 kWh : un objectif qui demande à être défini
Dans les présentations environnementales du projet, le passage d’environ 700 à 50 kWhEP/m²/an a également été mis en avant. Ce chiffre de 50 kWhEP/m²/an a parfois été présenté comme la consommation future de la tour. Il convient toutefois de ne pas lui attribuer automatiquement le sens d’une consommation limitée au chauffage, à l’eau chaude et au refroidissement.
L’enjeu est justement celui de la définition du périmètre. Une consommation conventionnelle de type thermique ne recouvre pas nécessairement les usages spécifiques d’un immeuble de bureaux : informatique, ascenseurs, éclairage, équipements des occupants, etc. C’est pourquoi la comparaison entre un chiffre global de consommation réelle et un objectif conventionnel doit être maniée avec prudence.
La Ville de Paris et les concepteurs mettaient par ailleurs en avant la production photovoltaïque, la conception bioclimatique de la serre et une réduction du recours à la ventilation mécanique. L’ambition n’était donc pas seulement d’isoler davantage la tour, mais de modifier son fonctionnement énergétique dans son ensemble.
Le carbone ne se résume pas aux factures d’énergie
Le deuxième volet est plus délicat. Réduire les consommations d’exploitation ne signifie pas automatiquement réduire dans la même proportion l’empreinte carbone de la rénovation. Une façade neuve, de nouveaux équipements techniques, des reprises structurelles et des travaux lourds incorporent eux-mêmes une quantité importante de carbone « gris ».
C’est précisément le paradoxe étudié par Guillaume Meunier, d’Elioth, dans une analyse consacrée à la tour Montparnasse. Selon ses calculs, la réhabilitation envisagée représentait environ 1 tonne de CO₂ équivalent par m² pour les matériaux. Les façades représentaient à elles seules près de 300 kgCO₂e/m². Malgré cette quantité importante de matière, le bilan restait nettement inférieur à celui d’une construction neuve comparable, parce que la structure et les fondations existantes étaient conservées.
L’argument est important : dans une tour de 210 mètres et de 120 000 m², la conservation du gros œuvre constitue une forme de capital carbone déjà immobilisé. Le démolir pour reconstruire reviendrait à réémettre une grande partie du carbone associé à la fabrication du béton, de l’acier et des autres composants structurels.
900 à 150 kg de CO₂eq/m² : l’ambition annoncée
Le chiffre carbone le plus spectaculaire du projet est donné par le Pavillon de l’Arsenal : la réhabilitation devait faire passer le bilan carbone considéré de 900 à 150 kgCO₂e/m², soit une division par six. Ce résultat était associé à la division par dix de la consommation énergétique annoncée pour la tour.
Il faut toutefois lire ce chiffre comme un bilan carbone de projet, et non comme les seules émissions annuelles liées à l’électricité ou au chauffage. Le carbone d’un bâtiment additionne plusieurs composantes : celui des matériaux et du chantier, puis celui qui résulte de l’énergie consommée pendant son exploitation. Les deux temporalités ne se recouvrent pas.
C’est là que la rénovation de Montparnasse devenait un exercice particulièrement délicat. La nouvelle façade devait coûter beaucoup de carbone au moment du chantier, mais permettre ensuite des économies d’énergie pendant plusieurs décennies. Elioth estimait ainsi à environ 1 tCO₂e/m² l’empreinte matière de la rénovation, dont près de 300 kg pour les façades. Le raisonnement consistait à mettre cette dépense initiale en regard des émissions évitées pendant la durée de vie du bâtiment.
La question du temps de retour carbone
Cette approche change la manière de juger une rénovation lourde. Une isolation, une façade performante ou une installation technique neuve peuvent diminuer fortement les consommations futures, mais leur fabrication produit immédiatement des émissions. Plus la quantité de matériaux ajoutés est importante, plus la question du temps nécessaire pour « rembourser » cette dette carbone par les économies d’énergie devient importante.
La tour Montparnasse concentrait cette difficulté. Ses façades devaient être profondément transformées, ses équipements remplacés et certaines parties de sa structure modifiées. Mais conserver le bâtiment primaire évitait une dépense carbone encore plus importante liée à une reconstruction complète. Le choix de la réhabilitation ne supprimait donc pas le carbone du chantier : il cherchait à déplacer le curseur entre carbone immédiat des travaux et carbone évité pendant l’exploitation.
C’est probablement l’un des enseignements techniques les plus intéressants du projet. Une rénovation énergétique n’est pas automatiquement une rénovation bas carbone. Elle ne le devient que si le gain d’exploitation est suffisamment important pour compenser les émissions supplémentaires des matériaux et des équipements. Dans le cas de Montparnasse, les concepteurs avaient précisément tenté de pousser ce raisonnement jusqu’à ses limites, avec une ambition affichée de division par dix des consommations et par six du bilan carbone.
Quelques sources et repères :
– La présentation du projet sur le site des agences d’architecture partenaires dans Nouvelle AOM : ChartierDalix, Franklin Azzi Architecture, Hardel Le Bihan Architectes.
– Le rapport de 2019 de la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAe) sur le projet de réhabilitation et d’extension de la Tour Montparnasse.
– Quelques articles dans Le Monde, TV5 Monde, Europe 1.