Réseaux de gaz : vers un repli local et progressif

La France s’apprête-t-elle à retirer une partie de ses réseaux de distribution de gaz ? La question n’est plus théorique. Depuis cette année, le Gouvernement, l’Agence de la transition écologique (ADEME) et la Commission de régulation de l’énergie (CRE) ont engagé une réflexion qui pourrait conduire, dans certains territoires, à la disparition de portions du réseau gazier. Il ne s’agit toutefois pas d’un retrait généralisé du gaz à l’échelle de régions entières, mais d’une évolution progressive, étudiée localement, en fonction des usages et de l’économie des réseaux.

Le point de départ est le plan gouvernemental « Électrifions la France », présenté au printemps 2026. Parmi ses 22 mesures figure la planification d’une « sortie accélérée du gaz », notamment pour le chauffage des bâtiments. Le Gouvernement prévoit également de limiter les nouveaux raccordements au gaz et d’orienter progressivement les aides à la rénovation vers des solutions permettant de sortir des énergies fossiles.

109 territoires pour expérimenter l’électrification

Une étape importante vient d’être franchie ce mois de septembre. L’État a retenu 109 « territoires d’électrification », sélectionnés parmi 197 candidatures. Ces collectivités bénéficieront jusqu’en 2030 d’un accompagnement renforcé pour développer l’électrification des transports, du chauffage et des usages professionnels. Selon les territoires, les actions pourront également porter sur la planification du décommissionnement du réseau public de gaz.

« Décommissionnement », qu’est-ce à dire ? Ce terme ne signifie pas l’enlèvement des canalisations, mais désigne l’organisation de l’arrêt d’exploitation de certaines infrastructures, leur mise en sécurité et, si nécessaire, leur dépose. L’enjeu est de déterminer quelles parties du réseau resteront utiles et lesquelles pourraient progressivement devenir surdimensionnées par rapport au nombre de consommateurs desservis.

Un choix réseau par réseau

Par ailleurs, le choix des réseaux ne devrait pas être effectué uniquement en fonction de la consommation résidentielle. Dans son étude publiée en juillet 2026, la CRE propose une approche locale et « multi-énergies ». Quatre critères sont notamment examinés : la présence d’usages nécessitant durablement le gaz, la position de la zone dans le réseau, l’existence d’une énergie de substitution accessible et la rentabilité économique du réseau.

Ainsi, une canalisation desservant une industrie, un réseau de chaleur ou une unité de production de biométhane ne présente pas les mêmes perspectives qu’une antenne alimentant quelques logements équipés de chaudières individuelles. À l’inverse, une commune dépourvue d’usage industriel n’est pas automatiquement considérée comme candidate au retrait du gaz : la CRE souligne que chaque situation doit faire l’objet d’une analyse locale approfondie.

Néanmoins, le phénomène sera significatif. La CRE a étudié environ 9 300 communes desservies par GRDF. Elle estime que 2 000 d’entre elles, représentant environ 6,8 millions de consommateurs, disposent d’au moins un usage justifiant durablement la présence du réseau gazier. À ces communes s’ajoutent environ 500 communes concernées par des installations de production de biométhane existantes ou en projet. Ces territoires apparaissent donc moins propices à un repli complet du gaz.

À l’inverse, la diminution du nombre de consommateurs pose une question économique : les coûts d’entretien et de renouvellement des réseaux ne diminuent pas nécessairement au même rythme que les consommations. La CRE parle d’un « effet ciseau » entre des infrastructures qui demeurent largement nécessaires et un nombre de clients en diminution. Dans son scénario de décroissance rapide, elle envisage, entre 2025 et 2050, une baisse de 60 % du nombre d’utilisateurs raccordés au réseau de distribution, contre une baisse de 56 % de la consommation de gaz. Mais il s’agit d’un scénario, non d’une prévision : la CRE précise qu’elle ne se prononce pas sur la probabilité de réalisation des trois scénarios étudiés.

Une évolution visible dans les territoires ruraux

Les 109 territoires retenus constituent donc plutôt des laboratoires de cette transformation. Ils sont répartis dans l’ensemble du pays et 87 % correspondent à des communes rurales, à de l’habitat rural dispersé ou très dispersé. Six métropoles — Lyon, Bordeaux, Metz, Nancy, Strasbourg et Grenoble — affichent déjà explicitement leur volonté de décommissionner certaines branches de leur réseau de gaz.

La Nouvelle-Aquitaine est la région la plus directement concernée : 13 collectivités réparties dans les 12 départements de la région ont été retenues. Mais cette sélection ne signifie pas que leur réseau gazier sera supprimé. Chaque collectivité doit désormais élaborer avec l’État et l’ADEME une feuille de route pluriannuelle précisant les actions, les échéances et les moyens. Les premiers projets doivent débuter dès la fin de 2026.

Préparer le réseau gazier de 2050

Le paysage énergétique français pourrait ainsi évoluer selon une logique de plus en plus territorialisée : maintien des réseaux là où ils restent stratégiques, développement des gaz renouvelables et bas-carbone, électrification des usages pouvant l’être et éventuel retrait des antennes locales devenues peu utilisées. La question n’est donc plus seulement de savoir si la France sortira progressivement du gaz fossile, mais aussi de déterminer, territoire par territoire, quelle partie de l’infrastructure gazière restera nécessaire dans le système énergétique de 2050.

Sources :
– Ministère de l’Économie et des Finances, plan « Électrifions la France », avril 2026 ;
– Ministère de l’Économie et des Finances, plan « Les 100 territoires d’électrification », septembre 2026 ;
– CRE, « Avenir des infrastructures gazières à 2050 », juillet 2026 ;
– ADEME, annonce des 109 territoires d’électrification, septembre 2026 ;
– Préfecture de Nouvelle-Aquitaine – 13 collectivités lauréates.